LETTRE DE RUSSEVAG (79)
(de Reine à Russevag)
du Mardi 11 Juillet au Mercredi 19 Juillet 2017
La trace, monte tout droit dans la pente si raide que par moments il faut s’aider des mains pour agripper quelque arbuste ou roche affleurante. A un endroit des marches en granit s’élèvent tout droit sur une hauteur de près de 100 mètres. Ces diables de Vikings ne semblent pas connaître les bons vieux sentiers s’élevant en zigzags vers nos refuges alpins en épousant le terrain au mieux pour négocier les pentes. Il est vrai que le tourisme sportif est très récent en Norvège et ils n’ont pas semble-t-il l’équivalent du CAF (Club Alpin Français) ou de quelques autres clubs qui ont œuvré pendant près d’un siècle et demi pour doter nos massifs montagneux d’un merveilleux réseau de sentiers. Les cairns et marques semblent inconnus ici. Il est vrai qu’avec la trace des barbares montant tout droit dans la plus grande pente on n’a pas de risque de se perdre ! Nous croisons quelques jeunes suant à grosses gouttes, presque immobilisés, manifestement saisis par le vertige à la descente.
Le valeureux équipage de Balthazar monte malgré tout dans un horaire très convenable au sommet du Reinebringen. De la brèche rocheuse sous le sommet, à 450m d’altitude, le regard plonge le long de la paroi presque verticale qui la domine sur la petite baie et le village coloré de Reine. Partout, sommets rocheux, névés, pentes herbues, se marient avec le paysage marin qui nous entoure. Le spectacle est absolument magnifique par ce beau temps.
A la descente, forcément rapide, les genoux de certain(e)s trinquent. Pour moi ils tiennent encore mais c’est ma chaussure légère de jogging qui lâche. La semelle droite se décolle sur presque toute la longueur. Sur la route nous ramenant au port je marche en claquant du talon comme un traîne savate. Heureusement la partie avant tiendra jusqu’à l’arrivée au bateau. Je me serais mal vu descendant pied nu dans cette rocaille ! Coup de bol : à 50m du bateau un magasin de sports bien fourni me permet d’acheter une paire de chaussures de rando robustes, légères et étanches bien de chez nous, des Salomon. Surpris il me faut du 48 pour être à l’aise ! Chance qu’ils aient une telle taille. Continuerais-je à grandir à mon âge ? Habituellement un modeste 46 fait l’affaire de pieds proportionnés à ma taille (oui Mesdames !). A côté des chaussures d’Anne-Marie de 34/35 qui sont restées dans sa penderie cela fait de l’effet !
Jeudi 13 Juillet. Temps couvert, vent de Nord à Nord Ouest force 5. Balthazar remonte la côte des Lofoten, heureux de s’ébrouer en eaux libres d’îles, d’îlots et de récifs qui bordent habituellement les côtes norvégiennes sur quasiment toute leur longueur. Courte étape rapidement avalée à la voile par cette bonne brise qui adonne progressivement du près au bon plein puis petit largue. Entrée dans le port de pêche actif de Balstad. Une extrémité de ponton nous accueille dans ce site agréable et protégé.
Le lendemain par temps également couvert avec petite pluie ou crachin intermittent Balthazar file toujours avec une bonne brise vers Henningsvaer. Très belle arrivée à la voile au milieu des cailloux et des îlots qui protègent ce port de pêche entouré de vieilles maisons et de quais. En regardant son plan d’eau rectangulaire assez vaste on n’imagine pas qu’en hiver, à la saison de la pêche à la morue (de février à Avril), des centaines de bateaux de pêche se serrent là parait-il coque contre coque, presque d’un quai à l’autre. Nous accostons sur tribord, peu après l’entrée, dans le bassin, le long d’un quai sur pilotis. Une terrasse en bois nous surplombe ; une petite échelle nous permet, en particulier à marée basse, d’y prendre pied. Juste à côté un pub fort animé réunit les grimpeurs, randonneurs et autres kayakistes qui viennent explorer les Lofoten. Nous apprécions l’ambiance de ce port de caractère, animé en cette saison touristique.
Samedi 15 Juillet. Nous continuons à musarder aux Lofoten en rendant visite à leur chef lieu, Svolvaer seulement à une dizaine de milles. Un vent frais (force 6) de SSW nous permet de nous y rendre vent arrière, sous génois seul, à une vitesse de 7 à 8 nœuds.
Petite agglomération (population d’environ 4000 personnes montant à 10000 personnes à la période de la pêche à la morue) située dans ce très beau cadre montagneux des Lofoten ne laissant qu’une très étroite bande habitable le long des côtes. Svolvaer est dominé par une belle aiguille de granit qui se dresse dans la pente d’une montagne plus haute. Son sommet est bifide, ce qui l’a fait dénommer Svolvaergeita (la chèvre de Svolvaer). Alors qu’en 2005 nous l’admirions depuis le cockpit de Marines nous sursautâmes en observant de minuscules silhouettes enjamber le vide qui sépare les deux pointes. Notre fibre de grimpeurs n’avait pas pu résister à cet appel et nous voilà le lendemain matin de bonne heure gravissant la pente raide menant à l’attaque. Nous n’avions pas de topo, des grosse chaussures de montagne à semelle vibram mais pas nos chaussons précis et légers d’escalade, une corde d’escalade mais seulement quelques sangles et quelques dégaines pour l’assurance (une dégaine est constituée de deux mousquetons reliés par une courte sangle ; un mousqueton est placé dans le piton équipant la paroi, l’autre servant à passer la corde d’assurance, la sangle servant à introduire correctement la charge dans le piton en cas de chute et évitant que la corde frotte excessivement voire se coince quand le grimpeur monte). Parvenus au petit col une voie naturelle se dessine dans laquelle nous apercevons un premier piton à quelques mètres de hauteur. A vue de nez sa difficulté ne devrait pas être excessive. Courte mais raide escalade (5a/5b pour les initiés) avec une assurance minimale, le vieil équipement de la paroi ne ménageant que des points d’assurances (vieux pitons) espacés d’environ tous les 8 mètres sauf au passage clé du début de la deuxième longueur. De nos jours les pitons (lames d’acier munies d’un œil pour recevoir le mousqueton) sont remplacés par des spits (chevilles d’acier de 10mm vissées dans la roche, dimensionnées à 2 tonnes de résistance sur lesquelles sont boulonnées une plaquette d’acier recevant le mousqueton) beaucoup plus sûrs et qui permettent d’être placés partout (sur une roche saine) permettant d’affronter des dalles compactes alors que les pitons ne pouvaient être enfoncés à force (à coup de marteau d’escalade) que dans les fissures existantes de la roche. Du coup cela permet de les espacer plus régulièrement (environ 4 à 5 mètres, mais cela varie suivant le tempérament de l’ouvreur qui les pose à la chignole dans des positions acrobatiques !), limitant ainsi la hauteur du vol plané éventuel du leader en cas de chute à une dizaine de mètres au maximum. Les deux cordées que nous formions (Jean Suire et Claude Laurendeau, André Van Gaver et moi-même) furent ainsi très heureuses d’arriver au sommet très étroit de l’une des cornes réservant une vue magnifique sur la baie de Svolvaer. Il fallait, étant bien assurés quand même, faire un saut nécessitant une bonne détente, pour bondir sur l’étroite plateforme de l’autre sommet légèrement en contre-bas. Un rappel d’une cinquantaine de mètres nous ramena au col ravis d’avoir ajouté un peu du sel de l’escalade à celui de la croisière.
La Chèvre est toujours là mais cette fois-ci le rocher trempé par un temps très humide ne permet pas d’aller faire cette grimpette, d’autant plus que nous n’avons aucun matériel d’escalade avec nous ; il faudrait le louer ce qui n’est pas évident ici.
Ce sera donc une petite randonnée de 3 heures. Ce fut pire que celle de Reine. Après une approche facile sur un chemin dans un vallon boisé au-dessus d’un lac la trace monte brutalement tout droit dans une pente excessivement raide sur un dénivelé de l’ordre de deux cent mètres. Des rochers de granit brisés et anguleux plus ou moins couverts de boue agrémentent cette trace de barbares qui raye la montagne d’une large balafre de boue et de rochers dénudés dans la ligne de plus grande pente nécessitant encore plus souvent qu’à Reine l’usage des mains. Gare à ne pas se tordre une cheville à la descente.
Lundi 17 Juillet. Le temps s’est éclairci. Balthazar a emprunté le Rafsundet, un défilé étroit entre des montagnes boisées et couvertes de névés offrant un très beau panorama. Derrière une avancée, sur bâbord, se dresse une haute falaise verticale. A la dernière minute en virant cette avancée de la rive se découvre soudain le fameux Trollfjord. Balthazar pénètre au ralenti entre des parois rocheuses de plusieurs centaines de mètres de hauteur. A la surface de l’eau la largeur ne dépasse pas une centaine de mètres à certains endroits. Des cascades abondantes ruissellent et se précipitent d’une grande hauteur. Le spectacle est grandiose et fascinant ; demi-tour après être parvenus au fond du fjord, à 1,5 mille de l’entrée. Le soleil domine maintenant faisant étinceler les cascades.
Une barque nous intrigue. Une jeune femme debout tient haut devant elle ce qui pourrait être une tablette en la dirigeant visiblement dans une direction. En s’approchant nous comprenons qu’à l’aide de son pupitre elle pilote un drone que nous finissons par repérer au loin le long des parois. Au bout de quelques minutes le mini hélicoptère à quatre rotors revient. Son pilote l’amène en vol stationnaire à la verticale de la barque. Son compagnon se dresse dans la barque en tendant les bras vers l’appareil que la jeune femme fait tout doucement descendre ; arrivé à sa portée il saisit sans difficulté deux poignées horizontales rigides situées sous l’appareil et qui doivent aussi, je suppose, lui servir de patins d’atterrissage. Applaudissements de l’équipage de Balthazar. Voilà une belle démonstration de la faisabilité d’utiliser un drone depuis un bateau pour observer les polynies qui permettront peut-être à Balthazar de se frayer un chemin à travers les glaces du passage du NW, au Nord du Canada et de l’Alaska reliant la mer de Baffin au détroit de Béring. C’est théoriquement l’engin idéal pour avoir un nid de pie virtuel placé très haut (plus d’une centaine de mètres) pour y voir loin avec sa caméra GoPro. Il va falloir donc creuser cette piste à laquelle je songe depuis quelque temps : entraînement du pilote, conditions opérationnelles (un voilier est hérissé d’obstacles, l’air n’est pas toujours aussi calme, limites de vent, le bateau se déplace… Bertrand, partant pour le NW, s’est porté candidat pour ce travail et pour établir la faisabilité de l’opération ainsi que la probabilité de perdre l’appareil pendant ce trajet dans les glaces : banco Bertrand ! Cela remplacerait avantageusement la vigie placée debout aux deuxièmes barres de flèche du mât, qui doit, comme l’avait fait courageusement Claude (Laurendeau) sur Marines pris dans les glaces au Spitsberg, rester des heures pour conseiller le barreur. Il descendait toutes les deux heures, raidi de froid ; il nous avait fallu 36 heures continues pour nous tirer d’affaire !
Nous sortons éblouis dans la lumière et la chaleur d’un beau soleil. Laissant pour l’instant de côté le rafsundet Balthazar vire sur bâbord à la sortie du Trollfjord pour aller mouiller pour le déjeuner à proximité, dans le Grunnenfjord. L’endroit est désert et magnifique : les pentes moins raides sont couvertes de forêts montant à l’assaut des cîmes. Mouillage près du fond de la petite baie après avoir contourné un îlot. Un torrent puissant dévale les pentes en rebondissant et passe sous un gros névé éclatant de blancheur à quelques dizaines de mètres du rivage. Pendant le déjeuner en T-shirt et bermuda dans le cockpit, nous ne nous lassons pas de ce panorama exceptionnel ; j’ai l’impression d’avoir amené Balthazar à Ailefroide (très beau site dans le massif alpin du Pelvoux).
A déraper l’ancre vers 15h pour rejoindre juste à côté le rafsundet. Passage long d’une dizaine de milles et étroit à travers un massif montagneux offrant un décor alpin superbe.
Juste après son débouché au Nord Ouest dans un mini archipel l’ancre plonge dans une petite baie inhabitée. Un isthme couvert à marée haute la sépare d’une baie encore plus petite. Décor de bouleaux, de mousses et arbustes au milieu desquels émergent des bosses de granit arrondi que l’eau sans une ride reflète comme dans un miroir, silence, quelques brebis accompagnées de leurs agneaux sur la plage, on se croirait à l’intérieur d’un tableau de Corot.
Dix kayakistes russes ne se sont pas trompés qui ont installé leurs tentes sur la petite pelouse séparant les arbres de la plage de l’autre baie. Nous les découvrons en passant en annexe sur l’isthme couvert d’eau et venons tirer notre zodiac sur « leur » plage. Bavardage en anglais avec l’un d’eux, sympathique, habitant à St Petersbourg. Jolie balade sur les mousses et à travers les bouleaux nains sur la petite colline dominant ce coin de paradis de Skipoosen (la baie est située entre l’île Brottoya et l’île Skipoya par 68°29’,1 N et 15°12’,2 E). A notre retour sur la plage les kayakistes s’affairent à démonter leurs tentes et s’apprêtent à partir. Nous les voyons effectivement passer un peu plus tard à côté de Balthazar, pagayant en douceur dans le soleil du soir. Il est 23h passée. Un très gros pneumatique transporte leurs tentes et bagages piloté par l’organisateur norvégien de leur randonnée. Il part un peu plus tard après avoir conditionné le tout et soigneusement effacé toute trace de leur campement. Ce départ « de nuit » est probablement imposé par l’heure de la marée. Ils descendront ainsi avec le courant favorable le long rafsundet dans lequel, à cause de son étroitesse, les courants atteignent plusieurs nœuds. Pagayer contre un courant de 2 ou 3 nœuds n’est effectivement pas une perspective attrayante.
Le lendemain Balthazar franchit l’étroit chenal bien balisé de Risoysund après avoir remonté le Sortlandsund. Le soleil est revenu en ce début d’après-midi. Devant nous une belle étendue de mer dégagée, une petite brise de force 3 à 4, route au Grand Largue : à hisser le spi. La bulle colorée se gonfle et nous emmène dans une jolie navigation jusqu’à notre but de ce jour, l’île d’Helloya. Après un passage étroit contournant des écueils signalés par des perches l’ancre plonge dans une toute petite baie entourée d’îles et d’îlots laissant tout juste la place d’éviter (69°01’,6 N 16°29’,7 E).
Encore un site privilégié qui nous comble. Nous apprécions durant cette croisière la grande diversité de ces mouillages, les sites et les panoramas sont très variés et constamment renouvelés.
Mercredi 19 Juillet. Le jour de notre arrivée à Russevag (69°10’,6 N 17°55’,4 E), point le plus Nord de cette croisière, est arrivé. Nous gardions un souvenir merveilleux de ce petit lac au milieu de prairies fleuries et de forêts auquel on accède en franchissant, à la marée haute, un seuil étroit qui assèche presque totalement à marée basse. Nous l’avions découvert grâce à Paul et Rygmor, rencontrés sur le quai de Tromso, au retour de Marines du Spitzberg, en 2005. Ils nous avaient invité à suivre le voilier d’amis hollandais sur lequel ils se trouvaient et à venir partager un BBQ dans leur maison dominant cette minuscule baie quasi-fermée. Nous n’appareillons de notre mouillage confidentiel d’Helloya qu’après le déjeuner bien que nous ayions 36 milles à parcourir. Il nous faut en effet attendre la marée haute de 22h pour passer le seuil de Russevag. Balthazar embouque après la sortie de notre mouillage un passage étroit bordé sur bâbord par une petite falaise verticale plongeant dans l’eau d’une trentaine de mètres de hauteur. Des myriades de fines hirondelles sauvages nichent là et volent autour du bateau en poussant des cris perçants pour éloigner l’intrus que nous sommes de leurs précieux nids. Au revoir, chères hirondelles et soyez tranquilles.
Arrivés en avance sur la marée nous allons mouiller devant quelques maisons rouge falun sur la rive d’en face du large Solbergfjord, voie d’eau conduisant à Finnsnes et Tromso, et dînons dans le cockpit. A l’heure dite Balthazar se présente en marche avant lente et dérive relevée à l’approche du seuil invisible car la passe fait un léger virage et on a l’impression réelle de vouloir monter sur la berge d’en face. A bien s’aligner dans le virage. Paul est là, douze ans après, qui me guide de la berge rive droite, sous sa maison, pour passer là où il y a le plus d’eau. Nous avons l’impression de parcourir une rivière tant l’eau est claire et peu profonde. De son balcon Rygmor nous hèle en nous souhaitant la bienvenue. L’ancre plonge au centre d’un petit lac immobile et silencieux dans un site merveilleux où nous sommes attendus par nos amis norvégiens.
Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques à travers ce carnet de voyages.
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Equipage de Balthazar :
Le capitaine, Bertrand et Bénédicte (Duzan), Claude (Carrière), André (Van Gaver)